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29 avril 2015 | י אייר התשעה
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Ralph Toledano, prix Wizo 2014 : “La spécificité sauvera le monde”

ralph-toledano1Invité à présenter son roman, “Un prince à Casablanca”, prix Wizo 2014, à la Foire internationale du livre qui se déroulera du 8 au 12 février à Jérusalem, Ralph Toledano reçoit IsraPresse dans sa maison bleue et or du quartier d’Abou Tor à Jérusalem. Vivant entre Israël, la France, l’Espagne, l’Italie et le Maroc, Ralph Toledano semble lui-même réunir plusieurs personnages de roman. Son métier d’historien de l’art, sa passion pour les origines de l’être, sa maitrise de la langue française en font un personnage multiple bien que n’aspirant qu’à un seul but, “être soi”.  Portrait d’un auteur qui se veut entier.

“Un prince à Casablanca” est son premier roman. “J’espère vraiment qu’il sera traduit en hébreu”, confie-t-il conscient de la difficulté du marché éditorial israélien. Car si l’auteur maitrise l’hébreu biblique, c’est en français qu’il sait parfaitement dépeindre une fresque dans son livre, celle de la bourgeoisie juive marocaine dans les années 70. Le prince de Casablanca autour duquel se déroule le fil du roman, c’est Semtob, le père de famille descendant de la branche anglicisée mogadorienne du côté maternel et judéo-espagnole du côté paternel, figure de la bourgeoisie juive de Casablanca en ce début des années 70. Sa femme, Emilie, est algérienne nationalisée par le décret Crémieux. Gilbert, le fils ainé, revenu de France pour les vacances d’été, fréquente une non-juive dont la famille fait partie de l’aristocratie française anciennement installée au Maroc ; la première fille Annie aspire à conquérir l’Amérique et la cadette, Betty, idéaliste, veut réaliser le rêve sioniste.

Ralph Toledano, qui a grandi dans la grande ville marocaine, se souvient. “Casablanca était un quartier de Paris, il y avait les plus belles librairies du monde, des représentations théâtrales françaises, des concerts des Jeunesses musicales de France”, raconte l’écrivain de 62 ans mettant l’accent sur la jeunesse privilégiée d’une certaine élite juive qu’il décrit dans son livre.

Mais derrière cette douceur certaine, c’est une fracture que M. Toledano relate, celle qui suivra la tentative d’attentat contre le roi Hassan II, auquel Semtob assistera et survivra. Cet attentat avorté fera vaciller les certitudes du personnage principal, évoluant dans un univers moderne mais attaché aux traditions, et provoquera le besoin de transmettre aux siens des valeurs qui lui sont chères. Métaphoriquement, le romancier souligne qu’il s’agit là “d’une cassure entre le monde néocolonial et le monde arabe” car, bien qu’indépendant depuis 1956, le Maroc restera longtemps une part de la France.

“Le temps s’est arrêté puis s’est remis à marcher” pour Semtob mais aussi pour toute la communauté juive qui quittera peu à peu le Maroc, à commencer par les moins favorisés qui vivaient dans des conditions très précaires dans les mellahs (anciens quartiers juif).

Malgré cela, les juifs marocains qui s’éparpilleront aux quatre coins du monde, comme les enfants de Semtob, garderont en eux la richesse de leur culture bien qu’ils se fonderont dans le moule du pays dans lequel ils vivent désormais. L’écrivain, concret et réaliste, parle d’une tentative de fuir la globalisation oppressante: “Il y a toujours ce balancier entre vouloir être comme tout le monde et vouloir être spécifique.” Cette envie de revendiquer ses racines existe à fortiori chez les Juifs marocains aux coutumes riches, belles et originales, fiers de leur tradition malgré la modernité dans laquelle ils vivent et bien qu’ils soient la deuxième voire la troisième génération à avoir quitté le Maroc. Pour ce passionné du pays du couchant, “c’est la spécificité qui sauvera le monde car l’uniformisation est infiniment triste.”

Ralph Toledano est lui-même plusieurs « spécificités ». Originaire d’une famille de Tanger parlant espagnol, historien de l’art ayant rédigé plusieurs ouvrages en italien, de culture française mais possédant les nationalités marocaine et israélienne, il se définit comme une spécificité individuelle aspirant à être soi-même, “ce qui est très difficile dans un monde qui tente de nous réduire à des schémas”.

Partisan d’un dialogue avec soi-même avant de prétendre s’adresser aux autres, l’écrivain regrette que la société israélienne soit trop éparpillée privilégiant le virtuel aux dépens des relations individuelles.

Les yeux brillants, il parle de son prochain livre à paraitre, “Revoir Tanger” qui, sans être une suite directe, sera lié au “Prince de Casablanca”. Il s’agira du deuxième tome d’une série qui en comportera vraisemblablement cinq. Pour M. Toledano, qui écrit 10 heures par jour, il est impensable de conter autre chose que ces communautés juives d’autrefois.

“Un prince à Casablanca”. Paris : Editions la Grande Ourse, 2013.

Nelly Ben Israël